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 Les ailes brisées - 1er chapitre

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schumarette
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MessageSujet: Les ailes brisées - 1er chapitre   Mar 25 Sep - 0:08

-1-
Manon pénétra en courant dans l’enceinte de la banque où elle travaillait et glissa sa carte dans la pointeuse, juste une minute avant l’heure d’embauche. Elle pesta après ce stupide routier qui stationnait au milieu de la chaussée pour une livraison, se moquant totalement de l’embouteillage provoqué, des coups de klaxon et des protestations des autres automobilistes.
En entrant dans la salle où se trouvait une soixantaine de bureaux, elle adressa un petit signe à son amie Andréa, déjà installée devant son ordinateur, puis s’empressa d’allumer le sien afin d’éviter une remarque désobligeante de la chef d’équipe, qui se ferait un plaisir de la rabrouer. Cette dernière jeta un coup d’œil à la pendule fixée au mur et pinça seulement les lèvres en constatant qu’elle était à l’heure. Essoufflée, Manon s’empara du paquet de chèques posé devant elle pour les enregistrer un à un, tapant mécaniquement les chiffres et les noms des clients. Ce n’était certes pas le poste rêvé, mais au moins il avait le mérite de la nourrir et de payer son loyer. N’ayant pas déniché d’emploi sur l’île de Noirmoutier, où vivaient ses grands-parents, et financièrement incapable d’effectuer un trajet de cent soixante kilomètres chaque jour, elle louait un petit meublé à Nantes. Insulaire dans l’âme et adepte de grandes balades solitaires sur la plage pour admirer cet océan majestueux qui la ressourçait, elle y retournait tous les week-ends, été comme hiver. Rien que d’y penser, cette odeur caractéristique du mélange d’algues et d’iode afflua dans ses narines pour déclencher une vague de nostalgie, mais les pas de la chef d’équipe se rapprochèrent et elle accéléra sa cadence. Madame Leblanc ralentit derrière elle et continua sa ronde afin d’inspecter le travail de chacun. À 10 heures, elle prit sa pause et s’empressa de rejoindre son amie dans la salle de repos :
— J’ai cru que j’allais me prendre une soufflante, ce matin, à cause de ce foutu camion. En plus, tu as vu la tête de Leblanc ? À mon avis, elle n’a pas passé une bonne nuit.
— Elle devrait se trouver un mec, ça la rendrait plus aimable ! ricana Andréa qui ne l’appréciait pas, elle non plus.
Madame Leblanc était une vieille fille d’une cinquantaine d’années et toutes les employées soupçonnaient son célibat prolongé d’être responsable de son agressivité permanente.
— Tu me diras, parti comme c’est parti, je finirai comme elle, moi aussi, soupira Manon, désespérée de ne pas rencontrer l’homme de sa vie.
— Arrête tes bêtises ! D’abord, tu es loin d’avoir son âge, et puis regarde-toi, tu es vraiment très mignonne. Je donnerais n’importe quoi pour avoir tes yeux violets.
— Pfft ! Tu parles, ils font fuir les gars, mes yeux violets. La preuve, je vais avoir vingt-quatre ans et pas un seul homme en vue.
— Dis plutôt qu’aucun garçon ne te plaît et que tu es vraiment difficile... Je t’ai présenté mon beau-frère, mes cousins, les copains de mon mari, tous ont craqué, mais toi, tu les as à peine regardés.
— Aucun ne m’attirait...
— C’est cela ton problème, ma vieille, tu rêves trop. Le prince charmant, ça n’existe que dans les contes de fées, alors fais gaffe ou bien, effectivement, tu finiras toute seule.
Elle haussa les épaules, préférant vivre seule que mal accompagnée et refusant de suivre l’exemple de certaines de ses amies qui, pour ne plus avoir le statut de « catherinette », s’étaient jetées dans les bras du premier venu pour s’en séparer quelque temps plus tard en réalisant leur erreur. Déjà, au collège, elle était différente, dédaignant ces flirts stupides et ridicules sous prétexte qu’il fallait un petit copain pour être « in ». Bien sûr, si quelqu’un avait fait battre son cœur un peu plus vite, elle aurait suivi le mouvement, mais tous ceux qu’elle avait rencontrés l’ennuyaient profondément, c’est pourquoi Manon avait choisi de rester célibataire.
Elles reprirent leur poste et se retrouvèrent, à midi, à la cantine du troisième étage. Andréa sortit de son sac à main une pochette dont elle extirpa des photos qui affichaient majoritairement Anaïs, sa petite fille de six mois.
— Regarde-la dans son bain ! Et ici, avec mes parents. Et sur celle-là, elle n’est pas mignonne ?
— Elle est adorable, Andréa. Tu as bien de la chance d’avoir un aussi joli bébé.
— Sauf que ça me fend le cœur de la mettre en nourrice. Enfin... je n’ai pas le choix. Si nous voulons payer la maison et tout le reste, je dois bosser, sinon je te jure que je l’aurais gardée jusqu’à son entrée en maternelle.
Manon opina, sachant parfaitement combien il est difficile de se séparer des gens que l’on aime, même momentanément. Elle n’avait pratiquement plus de famille, à part ses grands-parents qui vieillissaient bien trop vite et qu’elle ne voyait que les fins de semaine. Elle avait onze ans lorsque son père, pêcheur, avait pris la mer comme tous les jours, mais une énorme tempête avait déferlé sur l’Atlantique et il avait été porté disparu. On ne l’avait jamais retrouvé et, de chagrin, sa mère l’avait suivi dans la tombe peu de temps après, pour la laisser orpheline et malheureuse. Par chance, l’amour de son grand-père et de sa grand-mère avait compensé cette terrible perte et elle avait surmonté ce drame en se reconstruisant jour après jour.
— Alors, les nunuches, on conspire ?
Murielle les dévisageait d’un air hautain et Manon, qui remarqua sa bouche trop rouge, sa robe trop courte et ses longs cheveux trop décolorés, répliqua instantanément :
— Que veux-tu, Murielle, tout le monde ne peut pas être aussi brillante que toi ! Sois gentille, continue de nous ignorer et bon appétit !
Éclatant d’un rire vulgaire et désagréable, Murielle s’éloigna en tortillant des fesses, persuadée d’être irrésistible.
— Bon sang, je déteste cette nana, gronda Andréa. Mais pour qui se prend-elle, cette pimbêche ?
— Pour la petite-fille du directeur. Bah, laisse tomber, elle se croit intéressante...
— Nunuches ! N’importe quoi !
Bien que stagiaire, Murielle tirait parti de son statut familial pour mépriser le personnel. Heureusement, elle ne serait présente que l’été, période dont les deux amies redoutaient la longueur, car même si Murielle ne travaillait avec elles que depuis deux semaines, elle les exaspérait déjà. L’après-midi s’écoula rapidement et, habituées à la fraîcheur de l’air conditionné qui régnait dans l’édifice, elles furent surprises par la chaleur du mois de juin lorsqu’elles quittèrent l’immeuble.
— Tu ne viendrais pas manger une glace ? proposa Manon.
— Pas ce soir, j’ai promis à la nourrice d’être là de bonne heure, elle a un rendez-vous pour un de ses enfants. Demain, si tu veux ?
— Ce n’est pas grave, vas-y vite !
Elle contempla son amie qui courait pour attraper son bus et décida de profiter de la douceur de la journée pour traîner dans le parc qui jouxtait la banque. De toute façon, elle n’avait rien de mieux à faire chez elle. Toute seule, elle ne salissait guère et se retrouver face à sa solitude ne l’emballait pas. Elle dégusta son cornet de glace en s’installant sur un banc pour observer les passants qui déambulaient tranquillement, appréciant, eux aussi, ce délicieux moment printanier. Elle avait hâte d’arriver au week-end pour retourner chez elle, d’autant plus qu’une grande marée était annoncée, signe prometteur d’une pêche à pieds avec Papou. Elle le suivait depuis qu’elle était toute petite, apprenant à ramasser les moules, chercher les couteaux, découvrir les palourdes, débusquer les crabes et traîner son filet pour attraper les crevettes, car son grand-père connaissait tous les coins pour de bonnes récoltes.
Le vendredi soir, elle se dépêcha de récupérer son sac dans son appartement, et à peine eut-elle passé le pont qu’elle se sentit revivre, d’autant plus que l’odeur des pins chauffés par le soleil aiguisait cette sensation. Lorsqu’elle aperçut la petite maison blanche aux volets bleus, la joie et l’émotion firent remonter, comme d’habitude, de légères larmes au coin de ses yeux. Elle ralentit pour frotter ses paupières et les chasser, puis stoppa sa voiture devant le muret blanc, mais elle n’eut pas le temps d’en descendre que déjà sa grand-mère était sur le pas de la porte, son éternel tablier autour de la taille. Elle lui sauta au cou pour embrasser sa douce peau parcheminée, respirant son parfum de violette dont elle ne se séparait plus depuis le jour où Papou lui en avait ramené un flacon de Toulouse, où il effectuait son service militaire.
— Bonjour, ma petite Mamou ! Comme c’est bon de te retrouver !
— Bonjour, ma chérie. Regarde-moi. Tu as l’air bien fatigué ! Allez, rentre vite, j’ai fait cuire des mogettes. Tu ne dois pas en manger souvent, toute seule.
Elle lui sourit tendrement. Sa grand-mère était persuadée que, recluse et solitaire, elle se laissait mourir de faim, ce qui était bien entendu totalement faux, mais elle ne la contraria pas, afin de lui laisser le plaisir de la gâter.
— Où est Papou ?
— Dans le potager. Il cueille des fraises.
— Je vais l’aider, ça ira plus vite.
Elle s’élança dans le jardin et distingua immédiatement sa casquette bleue, dont il ne se départait jamais. Dès qu’il l’aperçut, il s’empressa de la rejoindre.
— Papou, mon petit Papou, comment vas-tu ?
Elle s’était jetée à son cou et il rit, heureux de la revoir.
— Seigneur, tu es de plus en plus belle !
— Arrête, flatteur ! Tu me dis ça à chaque fois.
— C’est parce que c’est vrai.
— Bon sang, si j’embellis à chaque fois, je vais finir par me présenter comme Miss France. Ce n’est pas de La Guérinière que tu devrais être, mais de Marseille.
Bras dessus bras dessous, ils pénétrèrent dans la cuisine où une douce fraîcheur et une délicieuse odeur de lingots régnaient.
— À table, vous deux, sinon ça va être de la purée.
— Alors, ma chérie, que nous racontes-tu de beau ? Quoi de neuf depuis la semaine dernière ?
— Pas grand-chose... toujours le même train-train, soupira-t-elle. J’ai hâte que les vacances arrivent. Plus qu’un mois et ce sera la belle vie.
— Manon, rien ne t’oblige à passer tes congés avec nous. Ton grand-père et moi comprendrions tout à fait que tu voyages, seule ou avec des amis…
— Je n’ai nulle envie de partir ailleurs et je n’ai pas d’autres amis qu’Andréa, tu le sais bien. Et puis, qu’est-ce que je ferais ?
— Tu pourrais aller visiter tous ces lieux qui te font rêver... tu disais vouloir connaître le Sud, les Alpes... ou l’Italie.
— Oui, c’est vrai...
Seulement, c’était à deux qu’elle souhaitait découvrir tous ces endroits qui l’attiraient.
— Si tu restes toujours avec nous, tu n’es pas près de rencontrer quelqu’un, tu sais, ajouta son grand-père, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Ne vous inquiétez pas ! Je ferai peut-être comme Andréa, je dénicherai mon bel inconnu sur la plage !
Andréa Daigle était son amie d’enfance, et depuis le jour où elles avaient fait connaissance, à l’école primaire, leur amitié ne s’était jamais estompée. Elles avaient partagé leurs jeux, leurs chagrins, leurs espoirs, leurs rêves et lorsqu’un matin, Andréa était arrivée au lycée, avec des étoiles dans les yeux, pour lui annoncer qu’elle avait rencontré le type le plus merveilleux qui soit, elle avait instantanément compris que le cœur de son amie avait trouvé son autre moitié. Trois ans plus tard, elle s’était mariée et quatre ans après, la petite Anaïs avait vu le jour.
À la fin du repas, Manon débarrassa la table, aida sa grand-mère à laver la vaisselle, puis, ne résistant pas davantage, elle attrapa un gilet pour courir jusqu’à la plage et découvrir la mer qui descendait tranquillement. Arrachant ses sandalettes, elle s’empressa d’y tremper les pieds et flâna jusqu’au pont. Là, elle s’assit quelques instants pour contempler Fromentine, qui lui faisait face, et où des passants se baladaient, comme elle. Manon fit ensuite demi-tour, respirant à pleins poumons cette fragrance qui lui manquait tant en ville. Lorsqu’elle franchit le petit portillon, la nuit était déjà tombée malgré le solstice d’été qui s’en venait à grands pas.
Comme à leur habitude, ses grands-parents étaient assis sur le banc, près de la porte, et elle réalisa que le bonheur, c’était ça.
Malheureusement, le week-end défila bien trop vite, et c’est d’humeur maussade qu’elle reprit son travail, le lundi, non sans avoir brièvement salué Andréa, fidèle à son poste.
— Heureusement qu’elle bosse avec moi, sinon, je crois que je ne tiendrais pas le coup, songea-t-elle, un peu déprimée.
À la pause, elles se racontèrent leur fin de semaine, mais à midi, tandis qu’elles déjeunaient, Murielle ne put s’empêcher de les narguer de nouveau.
— Alors, les inséparables, c’est quand que vous vous mariez ?
Elle s’éloigna de sa démarche chaloupée, éclatant d’un rire guttural stupide.
— Franchement, cette fille ! Je ne comprends pas pourquoi elle nous en veut autant.
— Je crois qu’elle est jalouse.
— Jalouse ? Mais de quoi ?
— Elle ne doit pas avoir beaucoup d’amis. As-tu remarqué qu’elle ne déjeunait qu’avec sa collègue ? Les autres ne lui parlent pratiquement pas, sauf cette bande d’arrivistes qui copine avec elle parce qu’elle est la petite-fille du patron, mais elle ne doit pas être totalement idiote et s’en rend certainement compte.
— Peut-être..., répondit Andréa, sceptique. En tout cas, je ne l’aime pas... Oh, figure-toi que je l’ai rencontrée samedi après-midi, dans la rue piétonne, à Noirmout’ ! Seigneur, si tu voyais son mec, ma fille, il est à tomber ! Il n’y a vraiment de la chance que pour la canaille.
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